Venoge Festival 2026 : vendredi soir, une génération qui se raconte en musique

Après la grande vague nostalgique du jeudi, le Venoge Festival changeait complètement de tempo vendredi soir. En arrivant sur le site, on sentait déjà que l’on n’allait pas vivre la même soirée. Moins de souvenirs à ressortir des tiroirs, davantage de musique actuelle, de textes personnels, de rap, d’électro et surtout une programmation qui parlait beaucoup à une génération venue écouter des artistes avec lesquels elle a grandi.

Marie Jay, Suzane, Yuston XIII, Rilès, Yoa, Damso et Sniper : sept univers très différents qui, mis bout à bout, racontaient finalement assez bien l’évolution de la scène francophone actuelle. Ce que j’ai aimé dans cette soirée, c’est justement de ne jamais avoir eu l’impression d’assister au même concert deux fois.

Marie Jay, la douceur pour commencer

Avec Marie Jay, le Venoge s’est ouvert tout en douceur.

Il y avait quelque chose de simple et de spontané dans cette entrée en matière. Pas besoin de chercher immédiatement le spectaculaire : on découvre une jeune artiste suisse qui avance avec ses chansons, son univers et une sensibilité encore très fraîche.

C’était une manière agréable de commencer la soirée, presque comme une conversation avant que le festival ne monte progressivement en puissance.Et j’aime aussi que le Venoge continue à laisser une place à cette nouvelle scène suisse. Un festival ne devrait pas seulement accueillir ceux qui remplissent déjà les grandes salles ; il doit aussi permettre de voir ceux que l’on retrouvera peut-être sur les grandes scènes dans quelques années.

Suzane : impossible de la regarder sans écouter ce qu’elle raconte

Avec Suzane, l’atmosphère change immédiatement. Chez elle, le corps et les mots avancent ensemble. Elle danse beaucoup, elle occupe l’espace, mais derrière cette énergie presque permanente, les textes ne sont jamais là uniquement pour accompagner une musique électro. Ils parlent de notre époque. Des relations humaines, de nos contradictions, de ce que l’on accepte parfois trop facilement, mais aussi de sujets plus sensibles. C’est justement ce contraste que je trouve intéressant chez elle :

on peut danser et, quelques secondes plus tard, être rattrapé par une phrase.

Suzane ne donne pas l’impression de vouloir être simplement « efficace » sur scène. Elle défend quelque chose. Et dans un festival, lorsque les conversations, les déplacements et les concerts s’enchaînent rapidement, réussir à retenir l’attention autrement que par le volume sonore est déjà une vraie qualité.

Yuston XIII : soudain, la soirée devient plus intime

Yuston XIII. Le changement d’atmosphère était presque immédiat. Sa musique nous emmène ailleurs, dans quelque chose de plus intérieur, parfois plus sombre. Chez lui, on parle beaucoup des blessures, des doutes, de solitude, de relations et de tout ce que l’on préfère souvent garder pour soi. Ce n’est pas le genre de passage où l’on attend forcément une explosion à chaque morceau. On écoute davantage. Et au milieu d’un festival, cette respiration a du sens. Ce que j’ai ressenti surtout, c’est cette proximité étrange que certains artistes arrivent à créer alors qu’ils chantent devant énormément de monde. Le public est là, mais la musique donne parfois l’impression de s’adresser à chacun individuellement. C’est une autre façon d’occuper une scène.

Rilès : une énergie qui ne ressemble qu’à lui

Avec Rilès, changement radical. Il arrive avec cette identité très particulière qu’il s’est construite au fil des années, à mi-chemin entre rap, chant et influences internationales. Chez lui, il y a une vraie dimension physique. On sent un artiste qui pense sa musique au-delà des morceaux eux-mêmes. La scène fait partie de son langage. Ce qui me plaît particulièrement dans son parcours, c’est cette impression qu’il n’a jamais attendu qu’on lui donne la permission d’exister artistiquement. Il a créé, produit, expérimenté et construit son propre chemin.

Et cela se ressent encore aujourd’hui.

Après les passages plus sensibles du début de soirée, il a apporté une vraie montée en puissance.

Yoa, libre et difficile à ranger dans une case

Yoa. Et là encore, impossible de la confondre avec ce qui vient de se passer avant. Elle appartient à cette nouvelle génération qui n’a manifestement plus envie de choisir entre chanson française, pop et électro.

Yoa parle avec les mots de sa génération, sans chercher à rendre les sujets plus jolis qu’ils ne le sont. Les relations, les blessures, le désir, les violences, la santé mentale, les amitiés qui se brisent : son univers peut être coloré et léger en apparence, mais les thèmes abordés le sont beaucoup moins.

C’est aussi ce que j’ai trouvé intéressant vendredi soir : derrière une programmation que l’on pourrait rapidement qualifier d’« urbaine », il y avait finalement énormément de nuances.

Yoa en était une parfaite illustration. Elle apporte une forme de liberté, quelque chose d’un peu insolent et surtout une personnalité.

Puis le public attend Damso

Au fil de la soirée, on sentait évidemment monter l’attente autour de Damso.

Certains artistes arrivent avec un concert à défendre. Damso arrive aussi avec tout ce que le public projette déjà sur ses chansons. Il possède cette particularité rare : une partie de son répertoire semble appartenir autant à ceux qui l’écoutent qu’à lui-même.

Ses textes ont accompagné des histoires, des ruptures, des périodes plus sombres ou simplement des moments de vie. Alors forcément, lorsqu’ils prennent une autre ampleur sur une scène de festival, le rapport au public devient différent. Ce qui m’intéresse chez Damso, au-delà du phénomène qu’il représente, c’est son écriture.

Il peut être cru, parfois dérangeant, extrêmement intime, puis presque poétique quelques phrases plus tard. Il ne cherche pas toujours à rendre ses émotions confortables. Et son public le sait. Vendredi soir, on voyait surtout cette attente très particulière avant son arrivée : celle d’un artiste dont les morceaux sont connus dans les moindres détails. Lorsqu’un public reprend des textes avec autant de conviction, ce n’est plus seulement un concert.

Il y a quelque chose de collectif qui se crée. Et c’était clairement l’un des rendez-vous majeurs de la soirée.

Sniper : un autre âge du rap, mais la même envie de raconter

La présence de Sniper apportait ensuite quelque chose de très intéressant à cette programmation. Parce qu’en quelques heures, le Venoge nous faisait passer d’une nouvelle génération d’artistes à un groupe qui a accompagné une période importante du rap français.

Tunisiano et Aketo portent aujourd’hui cette histoire. Et entendre Sniper après Damso permet presque de mesurer le chemin parcouru par le rap francophone en une vingtaine d’années.

Les sonorités ont changé. Les codes aussi. La manière de produire, d’écrire et même de se présenter au public n’est plus la même. Mais le besoin de raconter reste intact.

Sniper appartient à une génération où le rap parlait déjà de société, de quartiers, de colère, de fractures mais également de trajectoires personnelles.

Et vendredi soir, leur présence avait quelque chose de presque symbolique.

Les plus jeunes venaient découvrir ou redécouvrir ces morceaux, pendant que d’autres retrouvaient une partie de leur adolescence.

Finalement, la nostalgie n’avait pas complètement quitté le Venoge.

Elle avait simplement changé de décennie.

Ce que je retiens de ce vendredi

En quittant cette soirée, je n’ai pas eu l’impression d’avoir assisté à une succession de concerts. J’ai plutôt eu le sentiment d’avoir traversé plusieurs façons de raconter une génération.

Vendredi soir, le Venoge n’a pas cherché à reproduire l’émotion de la veille.

Et c’est très bien ainsi. La veille, nous chantions des morceaux vieux de vingt, trente ou quarante ans.

Cette fois, beaucoup de jeunes présents devant les scènes étaient probablement en train de chanter les chansons qui deviendront leurs propres souvenirs dans vingt ans.

C’est peut-être cela que j’ai préféré dans cette soirée. Voir que la musique change, que les générations passent, que les styles évoluent…

mais que cette envie de se retrouver devant une scène, de chanter ensemble et de vivre quelques heures hors du quotidien, elle, ne change finalement jamais.