Paléo 2026 : deux nuits, deux visages, entre frissons et démesure

Foule au Paléo Festival Nyon de nuit
Foule immense au Paleo Festival Nyon
Photographe: Paléo Lucie_Gertsch

Vendredi, la force des mots. Samedi, l’explosion pop.

Du rap habité de Keny Arkana au spectacle cinématographique d’Orelsan, de l’élégance solaire de Vanessa Paradis à la folie colorée de Katy Perry, les soirées du vendredi 24 et du samedi 25 juillet ont révélé deux visages très différents du Paléo Festival. Deux nuits intenses, imparfaites parfois, mais traversées par ces instants suspendus qui font toute la magie de la Plaine de l’Asse.

Il existe un moment très particulier à Paléo. Celui où l’on franchit les portiques et où le monde extérieur semble soudain disparaître.

Devant nous, la Plaine de l’Asse s’étire sous la lumière de fin de journée. Les premiers accords s’échappent des scènes, les basses se mélangent au brouhaha des conversations et une légère poussière flotte déjà au-dessus des chemins. Autour des stands, les odeurs de cuisine se mêlent à celles de l’herbe sèche. Les groupes d’amis se retrouvent, certains courent déjà vers leur premier concert, d’autres prennent le temps de regarder cette ville éphémère s’éveiller.

Vendredi : des voix, de la rage et un peu de magie

La soirée commence dans une atmosphère encore douce avec Solann. Sur la scène Véga, sa poésie installe une parenthèse presque fragile. Sa présence ne cherche pas l’effet spectaculaire. Elle travaille davantage les silences, les mots et les émotions qui apparaissent lentement. Dans un festival où tout va vite, cette délicatesse oblige à s’arrêter.

Puis vient Yamê sur la Grande Scène. Et dès les premières notes, sa voix saisit.

Elle monte, se brise, s’étire et retrouve toujours son équilibre. Entre rap, soul et jazz, Yamê refuse de choisir une seule direction. Il avance à l’instinct, parfois dans le groove, parfois dans une forme d’introspection beaucoup plus nue. Le passage en piano-voix crée l’un des premiers vrais frissons de la journée. Pendant quelques minutes, l’immensité de la Grande Scène semble rétrécir autour de lui.

Plus tard, le ton change radicalement avec Keny Arkana.

Lorsqu’elle arrive sur scène, il ne lui faut que quelques secondes pour réveiller la foule. Son retour à Paléo, neuf ans après son dernier passage, ressemble moins à un concert qu’à des retrouvailles. Elle n’a rien perdu de sa colère, de son débit fulgurant ni de cette manière de transformer chaque morceau en appel collectif.

Les poings se lèvent. Les visages se ferment, puis s’illuminent. Sur La Rage, la Grande Scène devient une immense tribune populaire.

Tout n’est pas parfaitement audible. Son flow est parfois si rapide que certains mots se perdent dans la puissance du son. Pourtant, le message passe. Il est physique, viscéral. Keny Arkana ne cherche ni à séduire ni à suivre les tendances. Elle rappelle qu’une chanson peut encore déranger, réveiller et rassembler.

C’est l’un des moments les plus forts du vendredi, peut-être parce qu’il repose sur quelque chose de devenu rare dans les grands festivals : une parole sans compromis.

À quelques pas de là, Paléo offre un tout autre voyage. Julien Clerc retrouve la scène Véga près de trente ans après son précédent passage. Sa voix immédiatement reconnaissable traverse les générations. Autour de moi, certains connaissent chaque parole, d’autres découvrent ces chansons entendues autrefois dans la voiture de leurs parents.

Ce concert apporte une respiration élégante au milieu d’une soirée très dense. Il rappelle aussi la force de la programmation de Paléo : faire cohabiter le rap engagé, la chanson française, l’électro et les découvertes sans demander au public de choisir un seul univers.

Le revers de cette richesse, c’est justement la frustration. Les concerts se chevauchent et il devient impossible de tout voir réellement. On quitte parfois une émotion avant qu’elle ne soit complètement retombée pour courir vers une autre scène. Le festivalier devient stratège, montre à la main, partagé entre l’envie de rester et la peur de manquer le prochain grand moment.

Orelsan transforme Paléo en cinéma à ciel ouvert

À 23 h 40, la foule converge vers la Grande Scène.

L’attente est immense et Orelsan le sait. Pour sa quatrième venue à Paléo, il ne propose pas simplement une succession de titres. Il construit un récit inspiré de l’univers de Yoroï, entre folklore japonais, créatures fantastiques, double maléfique et armure de métal.

Une vidéo tournée dans les coulisses ouvre le spectacle. Orelsan apparaît ensuite avec un maillot créé spécialement pour Paléo. Le décor change, les images envahissent les écrans et le concert prend des allures de comédie musicale.

Sur Basique, le sol semble vibrer sous les pieds. La Quête est reprise par des milliers de voix. Plus tard, un medley traverse les différentes périodes de sa carrière, des premières punchlines aux Casseurs Flowters, avant de rappeler ses collaborations les plus populaires.

La présence de Yamê sur Encore une fois apporte un supplément d’émotion. Quelques heures après son propre concert, il revient partager la scène avec Orelsan. Le passage fonctionne comme un lien entre les différents temps de la soirée.

Le véritable talent d’Orelsan apparaît ici : il sait évoluer sans effacer celui qu’il était. Il parle désormais de paternité, de célébrité et de peur de se perdre, mais conserve cette maladresse lucide qui a toujours permis au public de se reconnaître en lui.

La nuit se prolonge avec Mosimann. Sur Véga, l’enfant du pays transforme la scène en immense dancefloor : flammes, caméras, projections et rythmes électro. Après les mots de Keny Arkana et le cinéma d’Orelsan, Paléo termine la journée dans le mouvement pur.

Samedi : la pop prend le pouvoir

Samedi, l’ambiance est différente dès l’arrivée.

Le ciel paraît plus incertain et la menace d’un orage accompagne les premiers concerts. La fatigue commence aussi à se lire sur certains visages. Pourtant, le public est encore plus compact. Tout le monde attend la même chose : une grande nuit de spectacle.

La soirée s’ouvre avec Marguerite sur Véga. Avec son naturel, son humour et une pop qui parle d’identité, de désir et d’acceptation de soi, elle trouve immédiatement son public. Les filles, les meufs est repris comme un hymne. Elle ne possède peut-être pas encore le répertoire le plus ample, mais elle a déjà une personnalité scénique évidente.

Sur la Grande Scène, Adèle Castillon attire ensuite une foule nombreuse. Son univers électro-pop parle de ruptures, de doutes et de relations abîmées. Le public connaît les chansons et chante avec elle. Pourtant, le concert laisse une impression plus mitigée.

L’ensemble est propre, maîtrisé, mais parfois trop lisse. Les arrangements se ressemblent et certaines émotions semblent rester à la surface. Le concert fonctionne, sans réellement surprendre. C’est l’un des passages les moins forts de ces deux journées : agréable, mais sans cette tension ou cet imprévu qui transforme une prestation en souvenir.

Helena, en revanche, apporte une chaleur très différente à Véga.

Entourée de danseuses et de danseurs, la chanteuse belge enchaîne les tableaux avec une aisance remarquable. Sa voix douce, parfois proche de celle d’Angèle, touche particulièrement le jeune public. Lorsque résonne Mauvais Garçon, les adolescentes des premiers rangs chantent chaque mot.

Le spectacle est généreux et sincère. Il lui manque encore, par instants, une plus grande diversité musicale pour dépasser les thèmes amoureux qui dominent son répertoire. Mais sa présence, son timbre et sa relation avec le public confirment qu’elle possède quelque chose de précieux : une véritable capacité à créer de la proximité, même au milieu d’une foule immense.

Vanessa Paradis, l’élégance sans démonstration

À 21 heures, Vanessa Paradis apparaît sur la Grande Scène.

Après l’énergie très chorégraphiée des jeunes artistes de la soirée, sa présence apporte une forme d’apaisement. Elle n’a pas besoin de forcer le geste ni la voix. Son élégance réside justement dans cette retenue.

Cette subtilité se perd quelquefois dans l’immensité de la Grande Scène. On aurait presque aimé la retrouver dans un espace plus intime. Mais ce calme fait aussi du bien avant le déferlement annoncé.

Car à 23 h 25, Paléo change d’échelle.

Katy Perry : trop, beaucoup trop… mais exactement comme on l’espérait

Artiste dans bouteille géante gonflable en concert
Paléo Photographe: TheaMoser-12

La Grande Scène est noire de monde. Certains festivaliers attendent depuis longtemps, serrés les uns contre les autres, téléphone déjà levé.

Katy Perry apparaît dans un décor volontairement surdimensionné : ordinateur, smartphone, bureau et objets géants. Le ton est donné. Nous entrons dans un univers pop où la démesure devient un langage.

California Gurls déclenche immédiatement une vague dans la foule. Les tubes s’enchaînent à un rythme impressionnant, portés par des danseurs, des changements de costumes et une scénographie proche de la comédie musicale. La chanteuse joue avec son image, son actualité et même ses propres maladresses.

Tout est pensé pour être vu de loin. Peut-être même un peu trop.

Car sous l’avalanche de décors et de chorégraphies, la musique passe parfois au second plan. La bande-son prend le relais lorsque les mouvements deviennent plus physiques, et l’ensemble finit par donner une légère sensation de saturation. On ne sait plus toujours où regarder.

Puis Katy Perry casse elle-même cette mécanique.

Sur Thinking of You, seule avec sa guitare, elle retrouve une simplicité inattendue. Sa voix redevient centrale. Le contraste avec le reste du spectacle crée l’un des moments les plus touchants de la soirée.

Elle descend ensuite au contact du public, échange avec les premiers rangs et laisse apparaître une personnalité plus chaleureuse que l’immense machine déployée autour d’elle. Le final sur Firework, perchée au-dessus de la foule, remet toute la plaine en mouvement.

Quand le ciel devient une scène

Après le concert, personne ne quitte vraiment la plaine.

Les regards se lèvent. Dans le ciel, 1 400 drones apparaissent progressivement et dessinent des formes lumineuses au-dessus du festival. Les silhouettes et les symboles rendent hommage aux artistes de cette édition.

Pendant quelques minutes, les conversations s’arrêtent. Même les téléphones semblent se faire oublier derrière l’émerveillement collectif.

Les plus courageux poursuivent encore la nuit sur Véga avec Vald, Vladimir Cauchemar et Todiefor. Le rap se heurte à l’électro et à la techno dans un set explosif, presque chaotique, parfaitement adapté à cette heure où l’on ne cherche plus à analyser, mais simplement à danser.

Mon regard sur ces deux journées

Vendredi restera, pour moi, la soirée la plus forte musicalement. Yamê a surpris, Keny Arkana a réveillé les consciences et Orelsan a démontré qu’un concert de rap pouvait devenir une véritable œuvre narrative. Julien Clerc et Solann ont offert les respirations nécessaires, tandis que Mosimann a conclu la nuit avec une énergie spectaculaire.

Samedi aura été plus populaire, plus visuel et plus contrasté. Marguerite et Helena ont confirmé leur lien avec une nouvelle génération. Vanessa Paradis a apporté son élégance, tandis que Katy Perry a transformé Paléo en immense terrain de jeu pop.

Les moments moins forts existent : des concerts parfois trop lisses, des scénographies qui étouffent la musique, des chevauchements frustrants et cette impression de devoir courir constamment pour ne rien manquer.

Mais Paléo est précisément cela.

Un festival où l’on accepte de manquer un concert pour en découvrir un autre. Où l’on marche dans la poussière avec les jambes lourdes, avant qu’une voix, un refrain ou une lumière dans le ciel ne nous redonne soudain toute notre énergie.

Vendredi, Paléo nous a parlé avec des mots.

Samedi, il nous a éblouis avec des images.

Et entre les deux, il nous a rappelé pourquoi, année après année, nous revenons toujours sur la Plaine de l’Asse.

Un immense merci à Karine Bauzin pour toutes ces magnifiques photos et pour son talent, qui sublime avec sensibilité chaque instant vécu au Paléo Festival 2026.